LA VIE CHEZ MAXIM'S

Publié le par Daniel Jeandot

 

M A X I M' S

 

VU  PAR

 

 

MARC  DE  LA  ROCHE

 

 

Photographies

Daniel JEANDOT

 

Billet adressé à Marc de La Roche par Madame Maggy Vaudable, propriétaire du restaurant Maxim's

Marc de La Roche "Chez Maxim's"

 

Le chasseur du célèbre restaurant

 

A la fin du siècle dernier, comme un soleil de printemps devait être radieux sur les Champs Elysées.

Les marronniers n'y mouraient pas encore d'asphyxie.

Quelques cavaliers descendaient à leur ombre.

Nous croyons distinguer des monocles, des pantalons clairs à carreaux, des chapeaux melon de couleur.

Les maisons gardent la dignité tranquille d'un quartier de luxe. Quelques unes, plus modestes, près des grilles de l'Hôtel Sommier, de l'Hôtel d'Uzès, évoquent le temps où c'était vraiment la sortie de la ville, un faubourg, presque les environs.

A la fenêtre d'un rez de chaussée, près du Rond Point, nous apercevons, avec ses cheveux blonds frisés au petit fer, sa raie sur la nuque, son aimable aplomb de viveur, le Comte Bertrand de Valon.

Il vient d'appeler le Marquis de Lauris qui passait. Il en a, d'ailleurs, déjà appelé d'autres, bien qu'il ait à peine fini de se raser.

Une bonne histoire l'épanouit et l'éclaire.

Des passants remarquent, sans surprise, ce groupe animé qui révèle si bien toute l'intimité de l'Avenue, une intimité que nous avons bien du mal à imaginer aujourd'hui.

Des fiacres descendent lentement.

Des femmes sourient derrière un léger voile. Elles ont la taille cambrée à la mode, des jupes qu'il faut ramasser et tenir à la main pour qu'elles ne traînent pas dans la poussière. Cela leur enlève peut-être un peu de liberté, mais non de la grâce quand elles en ont.

Charmant loisir !

On prenait le temps de regarder un spectacle qui ne marchait pas trop vite.

Les mêmes promeneurs se retrouvaient à la même heure aux mêmes coins de rues.

L'oisiveté avait ses habitudes.

Les oisifs étaient nombreux, en effet et les jeunes gens ne cherchaient pas tous des carrières.

Ils n'y étaient pas obligés, et je ne crois pas que ce fût un mal.

D'abord, les places demeuraient à d'autres et il est préférable que les chômeurs soient bénévoles.

Et puis, si le travail enrichit quelquefois le pauvre, il ruine souvent le riche.

Que d'affaires, prises pour qu'un fils fût occupé, ont coûté plus cher à des familles que n'auraient fait les petites femmes, voire un peu de baccara.

Les oisifs sont nécessaires à la Société.

Ils ont pour mission - en en abusant un peu - de perfectionner les plaisirs.

C'est parmi eux que l'on trouvait les viveurs.

Le mot viveur ne fait presque plus partie de notre langage. La race a disparu.

Les viveurs donnaient un peu la comédie. Ils ajoutaient à une salle de spectacle, à un champ de courses.

Un soir, dans un music-hall, à la Scala, je crois, des messieurs en habits et cravates blanches, viennent occuper tout un rang d'orchestre pendant la représentation, depuis longtemps commencée, d'une revue peuplée de jolies filles.

D'une loge de balcon, quelqu'un lança : - les amants !

La salle leur fit un succès, et pour la première fois, à Paris, on vit sur une scène, les artistes applaudir la salle.

Les petites théâtreuses de la Scala n'avaient pas attendu la mode actuelle des applaudissements, que l'on dit venir de Russie et dont il me semble on abuse un peu depuis quelques temps.

Les plaisirs de Paris, je veux parler des plaisirs du soir et de l'après-soir, se tenaient loin d'ici, du côté de la porte St Martin. On soupait bien sûr et l'on dansait aussi, à Montmartre, encore que là, Abbaye de Thélème excepté la noce n'était pas de même qualité.

La Madeleine, avec ses deux célèbres restaurants, le Larue et le Durand, était comme la frontière, le bout du monde du commerce de luxe et des plaisirs. L'étalage du Carnaval de Venise, brillamment éclairé, retenait l'attention. On y choisissait, fort tard dans la nuit, des cravates chez M. Classens qui répondait en souriant aux plaisanteries de ces messieurs, et ne quittait jamais son chapeau haut-de-forme, de crainte d'être confondu avec ses employés.

Au coin de la rue de la Paix et de la rue Daunou, une jolie femme entre chez Cuvillier. C'est le moment de la suivre pour la regarder manger, voilette gentiment relevée, un sandwich au caviar. Et l'on fera peut-être, enfin, sa connaissance après l'avoir suivie si longtemps pour elle-même ou pour un attelage superbement tenu.

En cette rue, où s'arment de nombreux monocles, on pouvait prendre des leçons dans l'art d'aborder les femmes, de leur témoigner son attention en les obligeant à sourire. Il y avait dans cet art toute une gamme de nuances. Hélas l'arc-en-ciel en a disparu.

La rue Royale n'était pas encore ce trait d'union qui allait souder les Champs Elysées aux Boulevards, ce hiatus de luxe qu'elle allait devenir grâce à Maxim's.

Mais qu'est donc au juste que Maxim's ?

Maxim's, c'est l'extraordinaire, c'est l'étonnant théâtre où se donne chaque soir la répétition générale d'une pièce interprétée par les spectateurs et où la femme vient jouer son propre rôle.

 

Tout le monde peut venir chez Maxim's, ou presque, car Roger Viard, directeur de la maison et, dirons-nous, surintendant des plaisirs, exerce à la réception un filtrage aussi courtois, discret, élégant qu'efficace.

Mais, faire partie de Maxim's, être de chez Maxim's est une toute autre affaire.

Un courant que vous ne capterez pas facilement est établi entre les habitués.

Seuls les visages, capables d'épanouissement s'y sentiront bientôt à l'aise.

On cite le cas de ce M. De Montmazon, tourangeau venu faire un tour dans la capitale, et qui passe sa première soirée chez Maxim's. Il n'en croit ni ses yeux, ni ses oreilles.

C'était l'époque disparue où une certaine table de la grande salle était toujours occupée par une bande de jolies femmes, un peu tapageuses, peut-être, mais fort convenablement esseulées.

M. de Montmazon ayant demandé à son voisin :

- Qui sont ces dames ?

Il s'entendit répondre :

"- Ce sont les plats du jour ! ".

Et comme les plats du jour, elles tâchaient à n'être pas tout à fait ce qu'elles avaient été la veille. Leurs visages n'avaient pas la couleur de ceux d'aujourd'hui, ils avaient plutôt le ton, la fraîcheur préservée d'une fleur de serre. En général, elles ne restaient pas longtemps "plats du jour", elles montaient vite en grade.

Il y avait plusieurs classes dans, si l'on peut dire, le monde du demi-monde. Tout d'abord, les demoiselles de plaisir. Elles occupaient l'humble degré de l'échelle sociale de la noce et ne venaient pas chez Maxim's, leurs compagnons d'un soir n'étendant pas jusque là leurs largesses.

On citait encore les horizontales qui, comme leur nom l'indique n'étaient pas des paresseuses.

Venaient ensuite les cocottes, filles très évoluées dans le luxe, vedettes déjà en vue de la volupté monnayée. Pour elles, il nous faut faire un petit cours de linguistique. Elles furent très longtemps des cailles, puis on les transforma en caillettes. Mais un beau jour, l'oiseau se mit à grandir, à grandir démesurément : elles étaient devenues des grues.

Or, le mot grue sonnait très mal à l'oreille des dames du monde et des bourgeoises qui s'entretenaient d'elles. Grue était considéré comme incongru, c'était presque un gros mot. Comme il fallait bien tout de même les nommer, car elles occupaient la conversation à l'heure du thé, on chercha et l'on trouva. On en fit des cocottes.

Par la suite, elles se démodèrent et finirent par devenir ce qu'elles sont restées : des poules.

On voyait aussi les demi-castors. C'était d'anciennes bourgeoises et même des femmes de la meilleure société dont la vie avait été bousculée par des amours un peu bruyantes et qui se contentaient maintenant d'un monsieur à heure fixe.

Elles revenaient de temps en temps chez Maxim's, mais ne saluaient plus leurs anciennes connaissances que d'un sourire discret. Elles ruinaient les industriels. Les femmes légitimes disaient : "- Ce sont des créatures ! ".

Le temps estompant les choses, d'aucunes parmi elles qui se souvenaient de leurs origines, se risquaient à entrouvrir leur salon. Quelques duchesses s'y hasardaient par curiosité. Lorsque l'une d'elles avait accumulé les scandales, les membres du Jockey-Club se soufflaient à l'oreille : "Dans sa jeunesse, c'était une grande cascadeuse ! ".

Enfin, voici les grandes courtisanes.

Qu'elles sont loin dans le temps, les belles lionnes. Mais elles n'ont pas complètement disparu. Leur parfum ne s'est pas tout à fait évanoui, leur beauté, leur gaieté, leurs rires restent enfouis chez Maxim's au plus profond des merveilleux miroirs et dans les lumières de la féerique verrière.

 

 

 C'étaient des joueuses, et de belles joueuses. Elles n'avaient pas la moindre préoccupation de l'avenir, pas l'ombre du souci de se faire des rentes. Elles n'y pensaient même pas.

Libres d'allure et de propos, canailles à l'occasion, mais gardant un certain contrôle qui les préservait de la grossièreté et du vulgaire. Elles avaient un certain cachet, qu'elles devaient à une génération d'hommes distingués, spirituels, suprêmement élégants, avec lesquels elles avaient débuté et qui les avaient formées sans même qu'elles s'en rendissent compte.

 

Leurs chapeaux étaient signés Lewis. Elles exigeaient des grands couturiers des robes pour elles seules, sans réplique. Leurs pierres précieuses étaient montées par Chaumette et leurs attelages rivalisaient au bois avec ceux des duchesses et des ambassadeurs.

 

Mais peut-être serait-il temps de parler de la naissance de ce lieu unique au monde : Maxim's.

Le 14 juillet 1890, devant le n° 3 de la rue Royale, la foule hurlait :

- Au poteau, au poteau l'allemand, à mort !

L'italien qui tenait là, boutique de glacier avait pavoisé son établissement d'un drapeau allemand. C'était, il faut bien le dire, une idée pour le moins singulière.

Les parisiens n'avaient pas digéré le siège de leur ville, non plus que la défaite honteuse de la France. On voulait lyncher l'italien que l'on traitait d'espion. La boutique fut envahie et comme on ne pouvait mettre la main sur l'ennemi, on cassa, on démolit tout.

Le propriétaire qui avait eu déjà des difficultés avec les autorités fut expulsé.

 

Des palissades sur lesquelles fleurirent les affiches de Jane Avril, de la Goulue, d'Yvette Guilbert, masquèrent un temps l'établissement fort endommagé.

C'est alors que Maxime Gaillard, garçon de café de son état, conçut le projet de s'installer là à son compte.

Pourquoi choisit-il cet endroit, qui n'était qu'une rue passante, où aucun commerce de ce genre n'avait jamais réussi ; quelle intuition mystérieuse le poussa ? Mystère.

Comme ses économies n'étaient pas suffisantes pour lui permettre de remettre les locaux en état, il s'adjoignit un associé : Eugène Evereau.

 

La raison sociale sera MAXIM et GEORGE'S.

Le restaurant entrouvrit ses portes le 23 avril 1893 avant même la fin des travaux. Recette de ce jour : 25 F 25.

Et c'est le jour du Prix de Diane, le 21 mai que commença la grande aventure.

Elle débuta mal.

En créant un cadre unique à Paris, Maxime Gaillard avait pensé attirer chez lui les fils de familles. Or, sa clientèle était surtout composée de cochers de fiacre.

Les frais d'installation avaient été onéreux et avaient dépassé de beaucoup les prévisions. Les intérêts étaient d'autant plus lourds à payer que les recettes étaient inexistantes. On glissait vers la faillite.

De découragé, l'associé de Gaillard devint décourageant. Il accablait Maxime de reproches. Ce dernier lui proposa de lui rendre sa liberté ce qui cependant allait créer de nouvelles difficultés financières. Evereau exigea un premier versement de 50 000 F or, et Maxime s'engagea à lui verser en plus deux annuités de 25 000 l'une.

Les fournisseurs de Gaillard qui l'avaient déjà épaulé financièrement lui firent de nouvelles avances de fonds.

La chance tourna brusquement :

C'est Arnold de Contad un des lions du moment, qui, le premier, découvrit l'endroit en compagnie d'une croqueuse de diamants, Irma de Montigny.

Ils fréquentaient habituellement dans une boîte de nuit "Chez Maire", au coin du Boulevard St Denis et du Boulevard de Strasbourg, quartier lointain que nous avons entrevu tout à l'heure.

Un soir où ils n'avaient pas obtenu la table qu'ils désiraient, ils décidèrent de partir à l'aventure dans Paris.

Le hasard les conduisit Rue Royale.

 

La façade de Maxim's n'a pas beaucoup changé. Les vitres étaient garnies de ces rideaux qui intriguent encore les passants. De jolies lumières se laissaient apercevoir du dehors. Arnold voulut y voir de plus près et fit arrêter sa voiture, mais ne pouvant rien distinguer, il proposa à sa compagne, qui accepta, d'aller essayer ce nouvel endroit.

L'entrée de la belle Irma, toute froufroutante de soie et parée de bijoux fit sensation. Arnold en habit, cape noire doublée de soie blanche, chapeau haut-de-forme, le plastron ponctué d'un diamant bleu qui fut célèbre, ne fit pas moins d'effet.

On les reçut comme des princes.

Comme des princes : noblesse oblige. Arnold de Contad offrit le champagne à toute l'assemblée.

La nuit fut pour le couple des plus inattendues et des plus amusantes. Et lorsqu'au petit jour ils regagnèrent l'hôtel d'Arnold, leur coupé était accompagné de deux ou trois fiacres bourrés de braves gens qui, dans les rues de Paris, chantaient, comme il se doit : "les montagnards sont là ! ".

Lorsque le lendemain soir, Arnold et Irma contèrent leur équipée chez Maire, tout le monde voulut venir chez Maxim's.

Ce fut la ruée. Le succès fut foudroyant. Petit à petit, les cochers quittèrent la place sans amertume. Ils trouvèrent là une clientèle comme ils n'en avaient jamais connu.

Les affaires marchaient merveilleusement.

Mais Maxime se dit que cela pouvait bien ne pas durer, n'être qu'un feu de paille. Faire une clientèle pensa-t-il, est bien, la retenir est mieux et peut être encore plus difficile. Il employa les grands moyens. Il engagea Chauveau, qui quitta pour cela le Café Anglais, établissement fort réputé et qui régnera sur la cuisine.

Benoit laissa le fameux restaurant Durand pour devenir premier maître d'hôtel et s'occuper de la salle, et, enfin, Cornuché, l'étonnant Cornuché qui non seulement marquera Maxim's de son passage, mais créera par la suite les Ambassadeurs, l'Alcazar d'été, lancera Deauville et Trouville.

Maxime Gaillard est récompensé, sa maison connaît un succès éclatant.

Les affaires marchent si bien qu'il prête de l'argent à ses clients.

Dès novembre 1893, nous relevons dans le journal de bord un prêt de 100 F au Comte de Kéroman et un autre de la même importance au Marquis de Waru. Ni l'un, ni l'autre ne l'oublia et ils drainèrent tous leurs amis rue Royale.

Quelques jeunes gens laissaient bien des notes impayées, mais Maxime Gaillard se disait que les familles paieraient bien un jour et que cet argent n'était pas mal placé.

Mais Maxime Gaillard tombe malade.

Il confie la direction de sa maison à Cornuché et à Chauveau qui s'acquittent admirablement de leur tâche. Les clients demande Maxime, on leur répond que son absence sera de courte durée.

Hélas Maxime meurt en désignant Cornuché et Chauveau comme légataires universels. Les deux nouveaux associés sont inquiets. De lourdes notes restent à payer. Sauront-ils garder la confiance que l'on accordait à leur ami ?

Et voilà que tout s'arrange : on apprend que Maxime avait contracté auprès de plusieurs assurances sur la vie des contrats qui mettent la maison à l'abri de tous soucis en réglant les grosses dettes. De plus, bien mieux que de l'argent, Gaillard laisse à ses successeurs une liste de créances accordées à des grands noms qui ne l'oublieront jamais.

Le Prince de Sagan doit                       63 F 75

Le Baron Lepie                                    30 F 25

Le Marquis de Dion                           129 F 00

Le Comte Robert de Montesquiou       24 F 50

Monsieur de Lesseps                          107 F 50

Le Duc de Morny                               153 F 40

Les seuls 63 F 75 du Prince de Sagan valaient des millions.

 

Le vaudeville de Feydeau, "la Dame de chez Maxim's" fut pour la maison d'une efficace publicité.

Le succès de la Veuve Joyeuse, qui sera jouée dans l'Europe toute entière, et dont un tableau se déroule chez Maxim's contribua à sa réputation mondiale.

Plus tard, le chasseur de chez Maxim's d'Yves Mirande, prendra la relève.

 

Si vous venez chez Maxim's ne vous avisez pas de demander le livre d'or : il n'y en a pas. On signe un livre d'or pour honorer l'endroit qui vous accueille ; retenez bien ceci, personne n'est assez grand pour honorer Maxim's. Des rois aimèrent ces lieux : Edouard VII, Oscar de Suède, Georges de Grèce, le Roi du Cambodge, Manoel de Portugal, Léopold de Belgique, Alphonse XIII, Le Roi du Népal, des Princes, des Grands Ducs, des Maharadjahs.

Passons en revue quelques uns des étonnants personnages qui fréquentèrent assidûment l'établissement et qui, qui sait, peut être, le hantent encore.

 

Voici Jean Lorrain. Imaginez un fort des halles fardé, bagué et corseté. Le visage était barré d'une énorme moustache. Sur le front, une frange de cheveux qui s'accommodait mal des teintures et qui, de ce fait, était tricolore.

Mais ce qui était le plus impressionnant chez lui, c'était la couleur d'eau verte et glauque de ses yeux qui prenaient la teinte des émeraudes de ses bagues, si bien que, lorsqu'il passait sa main sur ses yeux, en un geste qui lui était familier, il avait l'air de mettre ses yeux sur ses doigts.

Il s'était fâché à mort avec le Comte de Montesquiou, fâché comme on se brouillait à l'époque pour le plaisir de se réconcilier. Pour fêter la paix revenue, il donna un étonnant dîner. La table, recouverte d'une nappe au fil d'or, était ornée de crapauds (qui lui ressemblaient) en pierres dures, dont les yeux de brillants, de saphirs, d'émeraudes et de rubis, scintillaient parmi les corbeilles d'orchidées safran et d'iris noirs.

Alphonse Allais était le grain de folie sans lequel il n'est pas de vraie fête. Il avait l'art de transformer le paradoxe en évidence et l'évidence en curiosité comique. Il n'était pas très argenté, mais tout le monde l'invitait car on aimait les amuseurs. Un soir, il arrive tout joyeux. On lui demande la raison de cette gaieté, il annonce : il vient de me tomber un petit héritage . Ah ! croyez-moi l'argent aide à supporter la pauvreté.

Boni de Castellane fut un familier de Maxim's. Au temps où il était l'époux d'Anna Gould, la fille du roi des chemins de fer américains, il donna des fêtes inoubliables.

Pour une de celle-ci, ayant loué le tir aux pigeons, il déroula sur l'herbe 15 kms de tapis, accrocha aux arbres 80 000 lanternes vénitiennes, et, comme il avait horreur de l'électricité, 400 valets perruqués et habillés à la française portaient des torches pour éclairer le corps entier du ballet de l’Opéra qui dansa devant 3 000 invités.

De lui, je vous livre ce conseil : "Avant de lancer des invitations, il faut commencer par ouvrir les fenêtres et par y jeter tout l'argent que l'on a".

Maurice Donnay, après avoir dit ses poèmes chez Rodolphe Salis, le soir au Chat Noir, passait souvent chez Maxim's. On l'aimait beaucoup et tout le monde le réclamait à sa table. Il sera de l'Académie Française. Mais ne l'est-il pas déjà ? Les garçons serveurs au Chat Noir portent l'habit d'Académicien, et la petite pièce qui sert de loge aux artistes se nomme l'Institut.

On se fait une idée fausse du Maxim's de cette époque, en y voyant surtout de vieux messieurs. La clientèle était, en grande partie, très jeune.

 Un soir, on est choqué de voir deux très jeunes et jolies filles en compagnie de deux messieurs qui auraient pu être leurs grands pères. Quelqu'un chuchote quelque chose à l'oreille de Maurice Donnay. On l'entendit dire : "Très volontiers" et il annonce : "A la demande de quelques amis, je vais vous dire un poème" : "Les Vieux Messieurs".

Ce poème le voici :

 

Plus laids que des prêtres bouddhistes,

Ils s'en vont suivant les modistes

Avec des airs astucieux

Les Vieux Messieurs.

 

Cacochymes et rachitiques,

Ils s'en vont le long des boutiques,

Lorgnant les trottins vicieux,

Les Vieux Messieurs.

 

Sur le galbe exquis de leurs jambes

Ils chantent des dithyrambes

Superlificoquentieux

Les Vieux Messieurs

 

Et les petites dans ces rôles

D'amoureux les trouvent rien drôles,

Et pas du tout délicieux

Les Vieux Messieurs.

 

Mais, comme ils offrent des toilettes

Claires, des soupers, des galettes

Folles, des bijoux précieux

Les Vieux Messieurs.

 

Elles prêtent d'un air modeste

L'oreille, et même tout le reste

De leur petit corps gracieux

Aux Vieux Messieurs.

 

Et les Nanas et les Titines

Vont partager sous les courtines

Les mille jeux facétieux

Des Vieux Messieurs.

 

Il faut beaucoup d'intelligence :

Ils sont d'une grande exigence

Et surtout très minutieux,

Les Vieux Messieurs

 

Ces bons vieillards aux faces blêmes

Veulent être aimés pour eux mêmes :

Ils sont vraiment ambitieux,

Les Vieux Messieurs.

 

D'autant que leur force amoindrie

Ne leur permet plus la série :

Les excès sont pernicieux,

Aux Vieux Messieurs.

 

Au bois de lit, cueillant la fraise,

Une fois... Oui, mais jamais treize,

Car ils sont superstitieux

Les Vieux Messieurs.

 

Et si, dans les bras d'Eudoxie,

Ils meurent d'une apoplexie,

Dieu, vieux monsieur reçoit aux cieux

Les Vieux Messieurs.

 

 

Si le crayon de Forain était féroce, sa langue l'était plus encore. Il s'était lié d'amitié (c'est lui qui le disait) avec Constance Maille, pensionnaire de la Comédie Française, sans beaucoup de talent et, nous oserons dire, assez sotte, parachutée par on ne sait plus quel ministre dans la Maison de Molière. Elle était passée auparavant à l'Odéon où sa naïveté, au reste bon enfant, faisait la joie de toute la troupe.

Elle ne faisait dans ce théâtre guère plus que de la figuration intelligente, mais restait persuadée qu'elle deviendrait un jour une grande et célèbre actrice. Sur les conseils de ses camarades, elle demanda un rendez-vous au Directeur du Conservatoire qui était alors le compositeur Ambroise Thomas.

A son retour elle raconte, toute émue, qu'il l'avait reçue comme un père, elle qui n'avait pas connu le sien ! Elle allait entrer comme auditrice, sans examen, au Conservatoire, et mon Dieu, si au bout de trois mois on se rendait compte qu'elle n'était pas faite pour le théâtre, on le lui dirait. Mais elle ne doutait pas de sa réussite.

Là-dessus, on lui remet une boîte en carton, envoyée par la direction du Conservatoire. Têtes de ses camarades qui l'entourent pour en voir le contenu. Qu'en sort-elle ? Son corset !

Comme elle était très jolie et que certains hommes n'y regardent pas de plus près,

 J. Hennessy, des Cognacqs, l'épousa.

Or Hennessy devint ambassadeur de France à Berne où il donna de belles réceptions.

Un soir avant l'arrivée des invités, Constance en compagnie de Jacques Vecque, fait le tour des salons pour jeter le dernier coup d'oeil de la maîtresse de maison. Il faut dire que cette fille sans culture avait le sens de la beauté. N'y eut-il eu chez un brocanteur qu'un seul objet de valeur, elle le découvrait aussitôt.

De Vecque remarquant une très jolie statue lui demande : "- C'est Andromaque ? " à quoi elle répond : "non c'est en bronze". De Vecque, pour ne pas rire, fixe son attention sur un portrait de jeune fille.

"- Voilà une bien jolie chose, Constance".

- N'est-ce pas réplique-t-elle. Il est signé Etchevery, vous savez. C'est ma nièce ! et d'un ressemblant : tout le haut de sa mère, tout le bas de son père".

Vous voilà fixé sur le compte de Constance Hennessy qui, d'autre part, était bonne fille.

Au dîner, Forain, n'occupant pas la place qu'il croyait devoir être la sienne, à la droite de l'hôtesse se vengea.

Comme on posait sur la table une dinde parée et truffée, il s'exclama : "je suis navré d'être placé aussi loin de la dinde ! "

Personne ne broncha.

Alors, il voulut en rajouter : "je veux parler bien entendu de celle qui est sur la table".

Personne ne rit.

Pourtant si, quelqu'un rit : la gentille maîtresse de maison qui voulait rompre un silence gênant.

Ce soir là Forain confirma qu'il était mal élevé et les invitations se firent, de tous côtés, plus rares.

 

Rita del Erido, qu'avait épousée Henri Duvernois, avait, dit-on la répartie la plus vive qui fût.

Elle brillait, une fois l'an, comme écuyère au cirque Mollier, où ne paraissaient que des amateurs appartenant à la meilleure société et qui toute l'année avaient préparé des numéros surprises. On ne s'y rendait que prié, les messieurs en habit, les dames en robe du soir, à traînes parfois et tous bijoux dehors. La Nuit des Artistes de nos jours est un peu la réplique, mais moins mondaine, des soirées du Cirque Mollier.

Un soir, comme elle entre chez Maxim's, quelqu'un lui dit : "- Avez-vous vu Jeanne Demay, comme elle grossi".

"- Oui, répond-elle, mais elle ne sait pas de qui ! "

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Max Lebaudy, dit le Petit Sucrier, passait presque toutes ses nuits chez Maxim's. Il se sucrait dans la caisse paternelle. Il avait l'art de tirer de la gaieté des choses qui en paraissaient le plus dénuées

Un jour, il apprend par son notaire qu'un sien cousin éloigné, qu'il ne connaissait pas, était mort dans la plus grande des solitudes. Il fit toutes les démarches pour que son parent eût des funérailles dignes, mais il ne convia personne à cet événement et se trouva seul avec un ami pour tout cortège.

Comme le convoi passait devant Maxim's, il demanda que l'on arrêtât le corbillard, et, invitant le cocher, on entra en plein matin, alors que l'on faisait le ménage, boire une bouteille de champagne.

Après quoi, le Petit Sucrier et son ami regagnèrent leur voiture, le cocher reprit possession de son corbillard et fouette cocher ! en route pour le Père Lachaise.

Voilà comme on voyait la vie, si l'on peut dire, chez les fêtards.

 

Sem vient d'entrer, faites bien attention qu'il ne presse pas votre tête à son goût : il en fera quelque chose. Mais quel talent.

Le Marquis de Breteuil accompagnait toujours le Prince de Galles, futur Edouard VII chez Maxim's.

Une dame de cirque, comme on appelait alors les artistes de la piste, surnommée la Panthère, à cause de ses yeux à la Gina Manès, tomba amoureuse de Breteuil. Elle ne lui disait rien, il la trouvait vulgaire et repoussait ses avances. Mais si lui ne voulait pas de panthère, elle, elle voulait du Breteuil.

Ce fut l'héritier du trône d'Angleterre qui l'en débarrassa en lui donnant une excellente idée.

"- Je sais, mon Cher, dit-il à Breteuil, qu'elle a envie d'une panthère noire. Offrez-la lui en spécifiant que c'est un cadeau de consolation".

Tout se termina très bien. La dame de cirque partit en tournée et la panthère croqua la dame.

 

Rip buvait sec. Un soir il se vanta de n'avoir jamais mis une goutte d'eau dans sa bouche.

"- Et pour te laver les dents ? " dit un ami.

"- Oh ! pour çà, j'ai un de ces petits vins blancs ! "

Une dame, au dessus de tous les âges, outrageusement maquillée, entre dans la grande salle en compagnie d'un homme plus jeune qu'elle. Elle porte une magnifique rivière de rubis. "Tiens, dit Rip, elle a mis son cache siècle".

 

Le Comte Robert de Montesquiou draina tous les snobs rue Royale. Ses moyens étaient limités ce qui ne l'empêchait pas de vivre très bien.

Le personnel l'appelait le chronomètre. Il arrivait toujours à la même heure pour dîner, commandait les mêmes vins et partait, à heure fixe pour "l'Abbaye de Thélème" à Montmartre ou "Le Rat qui n'est pas mort".

Ses habitudes de ponctualité changèrent avec l'entrée dans sa vie de Gabriel de Yturri. Il n'en abandonna ni Maxim's ni ses amis pour autant.

Son intelligence faisait pardonner sa préciosité.

Les femmes étaient folles de lui, bien que ses goûts amoureux, vous l'avez deviné, ne fussent pas tournés de ce côté. Avec elles, il était cruel et tyrannique.

Un jour, il dit à une assez grande dame : "- Mes gens ont cherché en vain, tout le jour, des orchidées pour orner ma table ce soir. Il m'en faut cent. Trouvez-les où je ne vous reverrai jamais".

Et le soir, les fleurs précieuses et introuvables embellissaient le dîner auquel la dame... n'était pas invitée.

Un jour une dame qu'il ne voulait pas voir et qui désirait lui parler, le croisant dans la rue, lui demanda :

"- Comment allez-vous ? "

Il répondit sans s'arrêter :

"- Très vite, très vite ! "

 

"Le chasseur de chez Maxim's", pièce à l'inépuisable succès fit la gloire d'Yves Mirande.

C'était un personnage digne des comédies de Feydeau. Il lui arrivait des choses invraisemblables.

Assistant, garçonnet, aux funérailles de son grand-père, au beau milieu de la cérémonie, on entend de grands coups frappés. C'était le grand-père qui n'était pas mort et qui demandait à sortir de son cercueil. On dévissa la bière en hâte, tandis que l'assistance s'enfuyait effrayée. Le grand-père, furieux contre les siens, rentra à pied chez lui.

Dessin Jérôme Berger

Il mourut, pour tout de bon, cette fois, huit jours après. Mais, disait Mirande, il n'y eut pas beaucoup de monde à son enterrement !

Il était l'amant d'une femme mariée, mère de trois enfants, auxquels il était censé donner des leçons de français, et dont le mari voyageait beaucoup pour ses affaires.

Une nuit l'époux rentre à l'improviste et trouve Mirande dans le lit de sa femme. Il n'y eut pas d'éclats de voix, mais le mari mit Mirande, tout nu, sur le palier. Il gelait dehors. Mirande racontait : "- J'avais les genoux qui jouaient des castagnettes. Je me suis dit, mon vieux Mirande, tu vas crever, il faut faire quelque chose".

Dessin Jérôme Berger

Il descend, frappe à la loge de la concierge. Elle ouvre et pousse un "Oh ! puis un Ah ! Monsieur Mirande. Qu'est-ce qui vous arrive ? Vous allez prendre mal, entrez donc. Ca tombe bien, mon mari, sergent de ville, est justement de service de nuit, venez donc dans mon lit, je vais vous réchauffer".

Dessin Jérôme Berger

On prétend qu'elle y parvint.

 

Maurice Bertrand, marchand de champagne et grand buveur de cognacq, était un pilier de la rue Royale. Il était toujours entre deux cuites, ce qui le conduisit à de terribles crises de goutte. Un médecin ami, qui ne pouvait pas venir à bout de ce mal, finit par lui indiquer un remède des plus empiriques : des bains prolongés, très chauds, dans lesquels on ajoutait un litre d'essence de térébenthine.

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Bertrand suivit la cure qui n'était pas drôle, disait-il. Aussi, pour se donner du courage, il avait, à côté de sa baignoire, à portée de la main, une bouteille d'excellent cognacq dont il buvait une gorgée de temps en temps. Les bains étaient longs. Il lui arriva de boire la bouteille en son entier. Il eut un jour l'idée, pour corser la consolation, d'allumer une cigarette. La térébenthine s'enflamma, il fut gravement brûlé et mourut.

 

Dessin Jérôme Berger

Chez Maxim's on prononça en souriant son oraison funèbre :

"- Pauvre Maurice, sa dernière cuite ! "

 

Charles Desteuque, joyeux drille, assidu de Maxim's, fit une découverte dont on parla beaucoup.

Bon viveur, il lançait, et de façon souvent désintéressée, des petites théâtreuses qui voulaient accéder au rang de demi-mondaines, des gamines lassées de la basse noce qui ambitionnaient de conquérir un grade dans la galanterie et qui rêvaient d'Hôtels, de rivières, de coupés.

Un soir de carnaval, où il y avait fête chez lui, apparut une jeune débutante, assez intimidée mais qui ne tarda pas à s'enhardir. Tout au long du dîner, elle piaffa, espiègle, mordante, émoustillée par le vin de champagne. Elle s'appelait Emilienne André et ses parents tenaient une loge de concierge du côté de la rue des Martyrs.

Au dessert, la blouse dégrafée, elle montrait une chair nacrée émergeant d'une chemise au point d'Alençon.

Une courtisane très lancée, qui s'était fabriqué l'étonnant nom de Laure de Chiffreville, lui faisant compliment de cette parure d'une richesse assez insolite, la gamine expliqua que sa tante Aurélie était blanchisseuse rue Lepic et qu'elle lui avait emprunté pour un soir la chemise de l'une de ses clientes.

Laure de Chiffreville lui dit : "- Toi, tu nous dépasseras toutes", et trempant ses doigts dans une coupe de champagne, elle aspergea les cheveux de la petite en lui disant : "- Je te baptise Emilienne d'Alençon".

Emilienne d'Alençon fut longtemps la maîtresse du Duc de Brissac. Quand il mourut, la Duchesse lui envoya un mot lui disant que, faisant l'inventaire des bijoux, elle constatait l'absence d'une bague ornée d'un rubis gravée aux armes des Crussol, c'est à dire de sa propre famille et la priait, si par hasard elle était en sa possession, de bien vouloir la lui retourner.

Emilienne n'hésita pas un instant et renvoya la bague, et la Duchesse lui fit parvenir, sur le champ, un magnifique diamant.

On savait, à cette époque, vivre à tous les échelons.

 

Un soir, Caroline Otéro, alors dans tout l'éclat de sa gloire amoureuse, entreprit d'éclipser définitivement sa rivale, Liane de Pougy, la plus belle de toutes. Elle parut chez Maxim's parée de ses plus beaux bijoux, et Dieu sait si elle en avait.

Le Figaro venait justement d'en publier la liste à son retour de Russie où le Grand Duc Nicolas avait brûlé pour elle de feux récompensés.

C'était le collier de l'Impératrice Eugénie,

celui de l'Impératrice d'Autriche,

2 autres, moins célèbres, mais tout aussi magnifiques,

8 bracelets d'émeraudes, de saphirs, de brillants,

10 cabochons de rubis pour souligner son décolleté qui n'en avait pas besoin,

un diadème de diamants,

2 boucles d'oreilles constituées chacune d'un brillant de 20 carats.

 

Quand Liane de Pougy, avertie de ce qui se tramait arriva à son tour, un grand silence s'établit dans l'assistance. Elle n'avait sur elle aucun ornement, pas un seul bijou. Elle n'était parée que de l'éclat de sa brune et froide beauté, la salle se ressaisit et applaudit. Elle venait à peine de gagner sa table lorsqu'une petite femme, pliant sous le poids de pierreries vint lui remettre une lettre. S'adressant à la Belle Otéro, Liane lui dit : "Ma Chère Caroline, je vous présente ma camériste ! ".

 

Malheur ! la Belle Otéro se lève, pousse la table, tire la nappe avec tout ce qu'il y a dessus et qui se brise en un grand fracas, frappe du pied, dit "Merde" et sort folle de rage.

Liane de Pougy était d'un excellent milieu. Elle était née Anne de Chassaigne et avait été élevée au couvent du Sacré Coeur, à Rennes.

Ses débuts furent éclatants. Montesquiou, Catulle Mendes, d'Annunzio lui dédiaient des poèmes. Elle se mit elle-même à écrire et publia deux romans autobiographiques : "l'Insaisissable Myrhille" et "l'Idylle saphique". Le second fit scandale : il révélait que l'héroïne principale, Natalie Barney, avait consolé Liane de son premier mariage malheureux, à l'âge de 17 ans, avec le lieutenant de vaisseau Marc Pourpe.

Le bel officier de marine était jaloux et n'entendit pas que, pendant ses périples, elle retournât chez Maxim's. Mais Liane ne pouvait pas se passer de sa rue Royale. Le mari l'apprit et lui tira un coup de revolver.... dans le bas du dos. On fut quelques temps sans la voir. Enfin, presque guérie elle demanda à son médecin :

"- Docteur, croyez-vous que cela se verra ? "

Et le docteur prudent lui répondit : "- Madame, çà ne dépendra que de vous".

En 1910, elle épousa le Prince Ghika, beaucoup plus jeune qu'elle. Mais notre princesse roumaine, encore une fois, ne trouva pas le bonheur.

Le fils qu'elle avait eu de Marc Pourpe étant mort au tout début de la guerre de 1914, Liane profondément touchée dans son coeur se retira du monde. Elle entra dans le Tiers Ordre de St Dominique et mourut à l'âge de 83 ans sous le nom très édifiant de Soeur Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence.

 

Le 31 décembre 1907, Cornuché et Chauveau cèdent la place à une Société Britannique qui a son siège à Londres.

C'est une opération en or pour les deux associés.

On dit que les actionnaires de la nouvelle Société, en même temps qu'ils réalisent une affaire profitable, avaient une autre ambition : celle de se constituer un alibi vis-à-vis de leurs femmes, pour de fréquents voyages d'inspection à Paris.

Il est entendu avec les nouveaux propriétaires que, pour garder à Maxim's son caractère essentiellement français, le frère d'Eugène Cornuché, Gustave, prendra la direction de la maison.

Donc, rien n'est changé et la vogue de Maxim's continue pendant quelques temps encore, sur la vitesse acquise.

Mais Gustave n'a tout de même pas l'envergure de son frère.

D'autre part la situation internationale ne laisse pas d'inquiéter.

Les grandes cocottes quittent la scène une à une pour s'embourgeoiser, entrer en religion, vivre d'amour et d'eau claire, ou tout simplement parce que leur temps est révolu.

Cette année là, la Grande Saison de Paris avait été plus brillante que jamais, dans le monde et chez Maxim's, quand le 2 août c'est la mobilisation générale.

Les parlementaires, sortis tard de la Chambre, vinrent dîner chez Maxim's dans l'Omnibus. Il y avait là, Maginot, Pietri, Tardieu.

On sentit ce soir là que quelque chose mourait.

Paris va perdre son visage. Maxim's ferme ses portes aux beaux soirs.

Mais bientôt le célèbre restaurant va retrouver vie. A l'heure de midi on y voit une jeunesse insouciante, rieuse, et cette jeunesse inscrit pourtant son nom dans le ciel de France. Elle se nomme Nungesser, Fonck, Decoin, Roland Garros. Pour eux, Maxim's, c'est l'indispensable détente.

Dans les tranchées, le bruit court que les permissionnaires sont admis chez Maxim's. Curieusement alors, les classes se mélangent. C'est ainsi, qu'un jour, les trois fils du Prince Murat, se retrouvent avec deux de leurs domestiques, comme eux, en permission.

La guerre se prolongeant, les soirées reprennent, mais la clientèle est bien différente. On voit des gens ordinaires, des marchands de n'importe quoi. Apparaissent aussi des femmes venues on ne sait d'où, étranges parfois, comme celle-ci qui venait dîner presque chaque soir, recherchant la compagnie des officiers qu'elle emmenait ensuite chez elle. Elle finit au poteau de Vincennes en 1917. Huit jours auparavant elle riait encore heureuse : c'était Matha Hari.

Mais cette guerre éternelle avec ses 2 millions de morts, se termine tout de même.

Alors, commença ce que l'on a appelé depuis, les années folles.

Paris fut pris d'une véritable frénésie de vivre. On voulait se gorger de plaisir, profiter de tout, vite, pour rattraper le temps perdu. Le moindre bar avait son pianiste. On dansait partout.

Cette folle époque ce fut Poiret qui l'habilla. Il sut faire parler de lui. Il venait souvent chez Maxim's accompagné d'une dizaine de très jolies femmes qui portaient ses créations : c'était sa façon de montrer sa collection. L'année de l'exposition des Arts Décoratifs, il eut sur la Seine trois magnifiques péniches, Amour, Délice et Orgue, à bord desquelles il donna des fêtes magnifiques.

C'est lui qui découvrit la môme Moineau. Elle n'était pas jolie, certes, mais elle n'était pas sotte.

Après avoir débutée à l'Olympia, elle partit pour les Amériques où elle épousa un milliardaire. Puis un jour elle revint, seule, chargée de dollars et de diamants. Elle ouvrit un bar à Montmartre où tout le monde se précipita. Tout à coup, elle apprend que l'homme qui l'a enrichie est ruiné. Elle ferme son bar, repart pour lui donner tout ce qu'elle possède. En bon américain, il refait fortune et lui rend au centuple ce avec quoi elle l'avait sauvé.

Salut, Môme Moineau !

Van Dongen venait puiser de la couleur aux beaux soirs de Maxim's. Que de robes portées ici pour la première fois, chantent encore sur les lumineuses toiles de celui qui, au début de sa carrière signait simplement : le peintre.

 

Sacha Guitry, jouant tout près, venait en voisin. Dire de lui qu'il avait de l'esprit serait un lieu commun. Il n'y avait jamais dans ses réparties, pourtant rapides, le moindre mot blessant. Son esprit avait la qualité du champagne.

 

Il était la courtoisie même, se découvrant devant un machiniste, n'appelant son habilleuse que "Madame".

J'ai connu ce seigneur. Je l'avais surnommé "le Louis XIV du Théâtre". Il l'apprit, ce qui me valut une lettre se terminant ainsi : "...et ne croyez surtout pas, mon ami, que cette comparaison blesse en quoi que ce soit ma modestie bien connue".

Après une représentation en matinée, il avait été retenu dans sa loge par des admirateurs que, pour rien au monde, il eût voulu congédier. Enfin libre, il se rend à un cocktail chez Maxim's, où il savait être attendu avec impatience, sans avoir eu le temps de quitter l'habit dans lequel il jouait.

Deux jeunes gens, un peu moqueurs, comme l'est presque toujours la jeunesse, lui demandent : "Pardon, maître d'hôtel, où se trouve les lavabos ? "

Sacha répond : "- Montez l'escalier au fond du couloir, vous verrez une porte sur laquelle est écrit : GENTLEMEN, entrez quand même".

 

Il y a les nouveaux riches et, hélas, les nouveaux pauvres. On redore son blason en épousant des filles d'épiciers ou de marchands de conserves. La tenue s'en ressent, le ton, les plaisirs.

 

La crise mondiale de 1929 n'est pas sans toucher Maxim's. Les hommes d'affaires connaissent de grandes difficultés. Le style 1900 que, seul dans Paris, Maxim's a conservé est péniblement souligné par un régiment de vieilles demi-mondaines qui se conduisent avec la clientèle comme des filles de trottoir. On déserte la maison.

Gustave Cornuché se laisse déborder par toute une bande de parasites qu'il croit inviter, mais qui se sont invités eux-mêmes sans qu'il s'en aperçoive. Il a épousé une jolie jeune femme qui lui prend tous ses instants, la maison périclite. Il semble bien qu'elle soit perdue.

Nous n'avons pas oublié que la majorité des actions est toujours détenue par une Société Anglaise. L'avocat international Barclay, administrateur de la Société, navré de voir la maison couler vient à Paris. Il constate que Cornuché est un homme vidé.

Il va trouver Octave Vaudable, qui est propriétaire d'un restaurant de grande renommée Passage des Princes, le Noël Peter's, et préside également aux destinées du Restaurant Larue. Il lui propose de reprendre Maxim's.

Octave Vaudable accepte et devient le principal porteur d'actions de la Société.

Cornuché, qui n'était que directeur, se retire et monte une cabale contre la maison. Maxim's est touché. La première année d'exploitation est très dure, mais Octave Vaudable ne se décourage pas. Il apporte quelques transformations dans l'architecture intérieure, sans changer le décor. La terrasse disparaît pour faire place à un ravissant petit jardin enclos dans le grill-room. Le bar quitte le rez-de-chaussée pour s'installer à l'entresol et devient l'Impériale. L'escalier aussi change de place, ce qui permet d'en gagner dans les salles du rez-de-chaussée.

Lorsqu'en 1932, on remplaça les banquettes, on découvrit, entre les sièges et les dossiers, plusieurs centaines de Louis d'or échappés à des mains nonchalantes.

Octave Vaudable, œnologue réputé, a trouvé en son fils un continuateur.

Louis Vaudable, nous dit Louis Mauduit, possède sur le bout de la langue tout le répertoire du vignoble français. Aussi bien les Bourgognes que les Bordeaux, les Champagnes que les Cognacqs.

Il a obtenu en 1957, le troisième rang dans une dégustation aveugle de champagne, c'est-à-dire, sur des vins dont l'identité n'est révélée qu'après coup, dégustation à laquelle participent les firmes les plus vénérables et l'élite des connaisseurs du Club des Cent.

Les caves Maxim's, qui occupent non seulement les sous-sols de la rue Royale, mais encore une immense réserve rue Boissy d'Anglas et un entrepôt à Bercy sont des lieux sacrés où six manutentionnaires, trois tonneliers et un chef, procèdent en silence à la liturgie du vin.

200 000 bouteilles rarissimes attendent de participer à la fête de la table.

La cuisine est passée au premier rang. De nouveau, une foule élégante se précipite chez Maxim's. Les plus grands noms veulent y être vus. Les habitués de 1900 faisaient jaillir leur gloire sur Maxim's, ils demandent aujourd'hui à Maxim's de lui prêter un peu de la sienne. Les Grands Ducs avaient fait Maxim's, aujourd'hui, c'est Maxim's qui fait les grands ducs sans titre.

L'exposition internationale de 1937 attire le monde entier Rue Royale. Tout ce qui compte à Hollywood s'y presse. On peut dire que Maxim's atteint à la gloire.

 

Mais voici Munich, la guerre, l'occupation. Paris est plongé dans le black-out. Maxim's va changer de main. Les actions que détient Louis Vaudable étant  anglaises, les allemands considèrent la maison comme leur ennemi. Ils la réquisitionnent et mettent à sa tête pour la diriger un allemand, le commissaire Horner.

Par bonheur, ce Horner est, tout comme Louis Vaudable, restaurateur et fils de restaurateur. Pendant les années que durera son mandat, il va traiter Maxim's avec la plus grande des libéralités.

Tout d'abord, la porte n'est pas fermée à Louis Vaudable qui peut ainsi se tenir au courant de la vie de sa maison.

Horner obtient que Maxim's ne soit pas réquisitionné au seul profit des allemands.

Il empêche le personnel de partir en Allemagne pour le travail obligatoire et ferme les yeux sur le déménagement de nuit des 30 000 bouteilles les plus précieuses qui gagneront un lieu sûr en province.

Enfin, la guerre se termine.

Ce fut la saison des juges, ce ne fut pas toujours la saison de la justice.

Il faut dire que ces juges se sont souvent décernés ce titre eux-mêmes. On ne sait pas toujours d'où ils surgissent. Ce sont souvent des résistants de la dernière heure, voire d'après. Il faut punir, châtier, à tort ou à raison, sans discernement. Maxim's a reçu les allemands : il doit être fermé !

Conscient d'avoir veillé fidèlement et en bon français sur les intérêts de sa maison, qui, ne l'oublions pas est, de par ses actions, toujours société anglaise, Louis Vaudable suggère aux anglais de veiller à leur tour, sur les siens. Un chef britannique s'installe rue Royale.

Hélas, les beaux soirs de Maxim's sont bien loin. On boit de la bière, les gigots sont bouillis, les viandes sont accompagnées de sauce à la menthe, et cela va durer jusqu'en 1946 où Maxim's va pouvoir redevenir Maxim's.

 

La réouverture est un triomphe. Elle dure trois jours. C'est à peine si on a le temps de vider les cendriers et de remettre de l'ordre. Tout Paris parle de cet événement, et quand je dis Tout Paris, je ne dis pas le Tout Paris, mais tous les parisiens, même ceux qui n'ont jamais franchi le seuil de l'illustre établissement. Il fait, pour eux, partie intégrante de leur ville, comme la Tour Eiffel, Notre Dame, l'Opéra, le Sacré Cœur.

On pouvait craindre, un moment, de voir Maxim's envahi par tous les nouveaux riches du marché noir. Alors Albert, qui déjà avant la guerre y avait amené tout le Gotha, est rappelé. Il procède à un tri savant. Avec tact, il éloigne les indésirables.

Cependant, la plupart des vieux habitués ayant disparu, cette sélection risquait de raréfier la clientèle.

C'est alors qu'intervint Madame Louis Vaudable.

Elle n'empiétera jamais sur les prérogatives d'Albert. Elle mènera une action différente, parallèle.

Cette ancienne journaliste, docteur en droit, qui a fait la connaissance de son mari en venant l'interviewer, a compris que, pour permettre à Maxim's de rester fidèle à sa vocation, il fallait procéder à une transfusion de sang.

Le Maxim's des années 1900 était, on a tendance à l'oublier, le rendez-vous de la jeunesse. Grâce à elle, il l'est redevenu. Les nouveaux venus sont souvent les fils et les petits fils des anciens habitués, si bien que rien de tout cela ne sort de la famille.

Maggy Vaudable organise pour eux des divertissements, invente, à leur intention des centres d'intérêt, leur multiplie les occasions de se rencontrer.

Il y a entre autres les mardis de la jeune littérature. Le Maxim's business-Club y tient ses assises, avec à sa tête, mon ami Patrick Guerrand-Hermès, Paul Dupuy, André-Pierre Tarbès, Jean Poniatowsky.

Le Maxim's Business-Club (MBC)

Le prince Jean Poniatowski, André-Pierre Tarbès, Paul Dupuy, Patrick Guerrand-Hermès. 

Maxim's, de nouveau, brille de tous ses feux. Nous y rencontrons souvent Bernard Lanvin et sa jolie femme, réplique ravissante de Liz Taylor jeune. Jean-Claude Brialy y apporte son élégance, Alain Delon y promène ses ténèbres, Charles Trénet son bon sourire.

Hervé Alphand et sa femme Nicole née de Merenda et dont le frère Marc fut l’ami de mes vingt ans.

Jean-Jacques Guerlain, Marcel et Juliette Achard dont on ne sait lequel des deux est le plus intelligent.

La commère Carmen Tessier et son mari, Son Excellence l’Ambassadeur Dubois, Marie Bell, la belle Madame Rochas…

Toutes les gloires de la scène et de l’écran, voilà pour ceux que je connais.

         

          Pour les autres, je vous renvoie au bottin mondain du monde entier.

          Plus de cocottes, comme autrefois, mais une compagnie de classe et de bon ton.

         Tout ce qui reste de ce que l'on a appelé la Société est présente le vendredi soir.

"Chez Maxim's" : Jeanne Aubert en compagnie de Claude Le Lorrain, Président de l'association "Les Amis de Marc de La Roche".

        C'est un des rares lieux où les bijoux peuvent encore vivre de tout leur éclat, où tout souci disparaît dans une atmosphère de joie sans tapage. Plus de femmes légères mais des femmes du monde parmi lesquelles on trouve des femmes d'affaires, mais qui, en franchissant le seuil, oublient leurs responsabilités, pour n'être plus pour un soir que des captives heureuses de la beauté et de l'élégance. Dîner chez Maxim's est resté un rite. C'est sans doute le seul endroit de Paris où les étrangers se sentent vraiment chez eux.

         D'où vient ce bonheur indéfinissable d'être là ? Chi lo sa !

        Maxim's est indestructible.

       Tout d'abord, parce que, comme toute cette rue bien nommée Royale, les murs en sont classés, mais aussi parce qu'il est inscrit à l'inventaire des Monuments Historiques, ce qui le préserve de beaucoup de choses.

      Cependant, indépendamment de cela, il ne saurait disparaître et si, d'aventure, il se trouvait de nouveau menacé, je suis sûr qu'il y aurait par miracle, quelqu'un pour le sauver.

        Maxim's ne peut pas mourir. Maxim's a la tendresse de Paris.

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